Région Homa Bay

Journal de bord

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20ans dans la lutte contre le SIDA en Afrique

2001

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Une prévalence de 35% dans la région de Homa Bay.

On se retrouve un matin à 40 km de la frontière Ougandaise, la police des frontières est partout. Régulièrement nous devons nous arrêter car au milieu de la route il y a des barrages faits de fil de fer coupe -pneus. Notre chauffeur nous explique qu’il y a une grosse demande d’immigration des ougandais au Kenya et que la police essaie de réduire l’immigration clandestine. Nous sommes à Homa Bay où sur une région d’environ 1 million de personnes, 35% d’entre elles sont contaminées. Un médecin nous explique que les femmes après le décès de leur mari doivent avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes pour se purifier. Par ailleurs, le système de l’inheritance des femmes est encore très fort, dès qu’un mari décède, un autre membre de la famille hérite de la femme veuve et ces pratiques favorisent la transmission du VIH. Nous sommes près du lac et donc dans une région de pêcheurs mais lorsqu’il n’y a pas de poisson, les femmes se prostituent auprès des routiers pour nourrir leurs familles. Le lac est magnifique le soir au coucher, des enfants nagent et jouent dans l’eau mais lorsque nous évoquons la beauté du lac, le visage d’un de nos interlocuteurs s’assombrit, il nous explique qu’il ne peut plus manger du poisson car c’est aussi dans ce lac qu’on a jetés les corps de centaines d’ougandais massacrés.

Lawrence
Lawrence m’explique qu’il a 28 ans, et qu’il est bénévole dans l’association dans laquelle je l’ai rencontré depuis deux ans. Il a connu l’association lors de la maladie de sa sœur, c’est lui qui l’accompagnait lorsqu’elle avait besoin de médicaments, de conseils, de soutien et de réconfort. Il est le dernier né d’une famille de 8 enfants et il a découvert sa séropositivité lors d’un test de dépistage exigé par son employeur avant l’embauche.

«Au début, cela a été un choc, je n’ai jamais pensé que cela pourrait m’arriver, j’ai une femme et deux enfants jumeaux qui auront trois ans en octobre prochain. Ma femme refuse le test car en l’absence de traitements, à quoi bon savoir ? Personnellement je refuse que mes enfants fassent le test car en cas de séropositivité, cela m’enlèverait toutes les forces dont j’ai besoin pour m’occuper de ma famille, cela serait terrible pour moi, surtout que ma femme est moi nous n’aurons plus d’autres enfants. Je n’ai pas dit à ma mère que j’ai le SIDA car elle a 70 ans et cela risquerait de lui donner l’idée et la volonté de mourir avant moi.»

«Je suis heureux de faire ce que je fais car ce qui tue autant que le SIDA c’est la solitude, le silence et la stigmatisation (…) on met immédiatement à l’écart les personnes qui ont le SIDA. C’est forcément la mort, alors on désinvestit la personne qui ne sert plus à rien, qui ne peut plus rien produire.

On a su que certaines personnes en fin de vie, on a fini par les étrangler car plus personne ne pouvait s’en occuper, chacun devait travailler à autre chose et il fallait mieux abréger un vie qui demandait trop de services. Ici au Kenya c’est impossible de dire qu’on est séropositif, il y a trop de risques… le risque peut venir du dehors mais aussi du dedans de la famille qui prend des décisions. Je fais de l’écoute dans l’association car je sais que parler… s’ouvrir de ce qu’on a sur le cœur c’est retarder un peu la mort, je sais qu’il y en a qui se sont laissés mourir parce qu’ils n’avaient personne à qui parler. Quand on va dans une famille, il faut toujours amener quelque chose comme de la farine de maïs, du millet, des haricots de manière à ce que la malade présente un intérêt, on peut manger un peu plus grâce au malade, alors on le garde dans la famille, sinon il y a le risque si on est trop pauvre, qu’on s’en débarrasse car un malade couché toute la journée cela prend de l’espace sur le sol, cela empêche d’autres visites. C’est un vrai problème et c’est pour cela qu’on tient beaucoup dans l’association aux visites à domicile, cela nous permet de défendre les droits des malades et de faire le soutien ou l’information aux familles !»
Le lendemain, on visite une famille sur un terrain près du lac qui compte 15 enfants orphelins du SIDA. Nous arrivons dans un petit domaine sur lesquelles sont plantées des petites maisons de terre recouverte d’un toit en tôle. Plusieurs de ces petites maisons ont été fermées suite au décès des familles et une femme me montre les cadenas sur les portes. Elle me montre aussi des croix fabriquées avec deux bouts de bois cloutés plantées au dessus des lieux où on a enterré les dernières personnes de la famille qui sont décédées du SIDA parce qu’il n’y avait pas «assez d’argent pour enterrer tout le monde» !

Avec la personne de l’association qui prend en charge deux de ces quinze orphelins (allocation de nourriture en nature, prise en charge des frais de scolarité), nous nous rendons dans une des ces petites maisons où une femme a réuni pour nous au moins une dizaine des orphelins. Le plus petit a environ 4 ans et un des plus grands a environ 18 ans. La personne de l’association, après nous avoir introduit, me passe la parole et il est hors de question que je reste sans voix même si je suis encore sous le coup de l’émotion causé par la vue des maisons fermées et des tombes éparpillées sur le domaine qui s’étend jusqu’au lac.
Je ramasse mon énergie et me lance dans quelques questions ouvertes que je construis à toute vitesse dans ma tête. Je remercie la femme d’avoir accepté de nous recevoir. Je lui explique que nous sommes là pour nous informer de la réalité des situations et envisager les réponses qui peuvent être apportées aux associations qui travaillent avec les familles touchées par la maladie.

Je lui demande de me parler des familles des enfants dont elle s’occupe maintenant. Elle s’anime alors, et m’explique que certains viennent de chez une sœur, d’autres de chez un frère, d’autres encore de chez une nièce.

Je suis très vite, très perdue mais ce rappel de la généalogie familiale semble l’animer, au fond c’est une façon de refaire circuler l’histoire des vies qui ont précédé à cet état de fait qui si on n’y prend pas garde nous place dans une défaite insupportable. C’est une chose d’entendre parler de chiffres de décès accumulés dans une famille, c’est une chose de le lire mais c’en est vraiment une autre de faire le type de pèlerinage que j’ai l’impression de faire.

Visiter sous le soleil les lieux du souvenir de personnes qui vivaient, travaillaient, riaient sur ce domaine il y a encore quelques années est à la limite du supportable, la détresse est si évidente sur ce domaine qui respire l’abandon des forces vives de travail que j’ai du mal à y faire face.

Je dois serrer les dents pour ne pas faiblir devant tant de désarroi, je me jure que je ferai quelque chose de tout cela, je décide d’ouvrir grands mes yeux et mes oreilles et de manière inattendue je demande la permission de prendre des photographies du domaine. J’éprouve à ce moment là le désir fou de garder en mémoire, c’est à dire en images les traces de l’hécatombe causée par l’épidémie. J’ai l’impression que j’aurais besoin un jour de me dire que c’était bien vrai, que ce j’avais vu avait bien existé, que je ne m’étais pas trompée.

Cette femme va ensuite nous parler des choix de scolarité qui ont été faits en fonction des enfants, car il n’y a pas assez de moyens sur le domaine pour payer l’école à tout le monde. Les enfants semblent en bonne santé. Il n’y a pas d’eau sur le domaine, ce sont les enfants qui vont deux fois par jour chercher l’eau du lac dans des seaux. Cette eau est très salée… Plus de femmes ont survécu aux hommes, cela pose un problème de revenus, certaines femmes sont obligées de sortir du domaine pour aller travailler sur d’autres domaines (petite agriculture de cueillette et de ventes de fruits), il ne reste pas assez d’adultes pour s’occuper des enfants qui se retrouvent livrés à eux-mêmes pendant la journée.

Notre accompagnatrice nous demande si on a encore assez de forces pour faire encore deux visites avant le déjeuner en commun avec une partie de l’association qui aura lieu vers 13 heures.

Avec Éric, nous regardons nos montres, scientifiquement, nous avons le temps de faire ces visites, nous nous regardons et nous saisissons alors que nous sommes tous les deux au bord de l’épuisement psychique… trop c’est trop ! Nous décidons alors de nous parler quelques minutes en français, ces retraits langagiers, ces petites pauses dans notre langue maternelle pas du tout comprise au Kenya s’avèrera très utile tout au long de notre mission au Kenya. Nous décidons de nous dire l’un à l’autre ce que nous ressentons.

Eric me dit : «j’avais honte tout à l’heure, je me voyais dans le rôle de la princesse Diane, tu as bien fait pour les photos, moi je n’aurais jamais osé demandé à prendre des photos.» Je lui dis que ce que nous faisons est très dur et on convient qu’on fera une autre visite avant le déjeuner mais pas deux… On se dit qu’on ne pourra pas aller plus loin dans les mises en situation de ce type au niveau émotionnel. Ne pas pouvoir aller plus loin c’est tout d’un coup avoir un coup de fatigue ou une baisse d’énergie au point de ne plus pouvoir travailler correctement avec nos correspondants qui eux ont besoin de notre énergie, de notre espoir et de nos recommandations.

Nous reprenons donc la voiture, une vieille Mercedes verte qui a 330 000 kilomètres au compteur et des amortisseurs qui n’en sont plus…

Le chemin qui nous emmène à la visite suivante est si bosselé que le voyage est une véritable épreuve pour nos dos, à un certain moment nous ne pouvons plus avancer, il nous faut donc continuer à pied, nous rencontrer des enfants sur notre chemin qui nous accompagnent un peu le temps de voir si on peut leur donner quelques pièces. Nous entrons ensuite dans une petite maison d’une pièce construite en terre et en tôle sur laquelle le soleil se réverbère. La femme qui nous reçoit a décoré les murs et le plafond avec des broderies, ce qui donne un aspect très personnel à cette habitation.

Notre accompagnatrice qui rend visite à cette femme deux à trois fois par semaine et lui amène de la nourriture nous présente et explique à cette femme que nous sommes des donateurs du Nord qui financent par exemple son travail d’accompagnatrice.

La femme nous sourit et nous remercie tout en nous disant qu’heureusement Dieu et ses prières l’ont aidée jusqu’au jour d’aujourd’hui. Je demande à la femme comment elle fait pour se rendre au centre de soin de Médecins sans Frontières.

Elle nous explique qu’une voiture de MSF vient la chercher et la ramène chez elle. Je lui demande de me parler de son fils qui joue dehors.

Elle m’explique qu’elle n’a pas assez d’argent pour l’envoyer à l’école et surtout qu’elle a besoin de lui car elle ne peut plus se déplacer ou porter quoi que ce soit. Ce sont ses voisines qui lui font à manger, en fait elle se sent de plus en plus handicapée.

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