Pointe Noire, Congo

Journal de bord

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20ans dans la lutte contre le SIDA en Afrique

2003

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Je suis à Pointe Noire au Congo au milieu des sage-femmes et des conseillères qui accompagnent les femmes qui sont dans le programme de prévention de transmission du VIH de la mère à l’enfant. Ces femmes doivent renoncer à l’allaitement maternel si elles le peuvent et les conseillères m’expliquent que c’est difficile pour une femme africaine d’expliquer à son mari et à sa famille et belle-famille pourquoi elle ne peut allaiter son enfant. Dire la vérité trop vite sur sa séropositivité c’est s’exposer à se retrouver «jetée dehors avec son bébé et renvoyée chez ses parents qui peuvent refuser de la reprendre». Dans un cas sur deux, le mari lorsque les choses sont dites au bon moment vient faire un test de lui-même et la moitié des maris qui viennent découvrent leur séropositivitéet comme «on ne peut pas savoir qui a fait entrer le virus dans la maison, il faut se soutenir pour pouvoir durer.»

Une jeune femme dit que son mari menace de la répudier si elle n’allaite pas son enfant, ses propres parents sont du côté du mari, ils refusent de reprendre leur fille an cas de séparation. Une autre femme explique : «j’ai usé de tous les mensonges possibles pour protéger mon bébé et ma situation mais il a fini par me renvoyer chez mes parents qui ne comprennent pas du tout les raisons réelles de ce rejet. Ils ne peuvent pas s’occuper de mes besoins car ils sont eux-mêmes démunis, mon bébé a 7 mois, la dotation en lait gratuit artificiel s’arrête à 6 mois, j’envisage d’aller voir un tradithérapeute pour me nettoyer mes seins afin que le lait sorte au lieu de le voir pleurer tout le temps par manque de lait artificiel.»

Une autre femme dit : «j’ai fomenté un stratagème pour mon mari en profitant de son illettrisme… Je l’ai bien dupé et il est tombé dans le piège… j’étais obligée de bien aménager mon piège sinon j’allais perdre mon ménage… Mais je trouve qu’il est difficile de vivre avec le virus du SIDA et continuer à garder le secret à mon conjoint».

«Mon mari maintenant que je lui ai dit que toute ma grossesse était prise en charge gratuitement et qu’il n’avait plus besoin de payer pour les échographies et le bilan général a décidé de demander une prise en charge gratuite pour ma rivale qui est aussi en grossesse. Comment je vais faire ? J’ai peur que le médecin propose un test à ma rivale et qu’alors elle découvre que je suis séropositive, s’il vous plaît, aidez-moi !»

Les femmes sont déchirées entre leur désir de dire à leur conjoint et la conscience du risque de rejet qu’elle court et font courir à leur bébé et à leurs autres enfants. Certaines décident d’arrêter toute prise en charge et tout traitement pour elle-même et leur bébé car elles ne voient pas comment résoudre la situation. Même dans leur entourage, des amies et des confidentes les trahissent. Elles sont désespérées et une bonne partie des réunions de groupe est consacrée à tenter de résoudre la question du secret et de la révélation.

Ne pas dire c’est aussi lourd à porter que de devoir dire. Certaines d’entre elles pensent que leur mari est déjà malade surtout lorsqu’elles voient chez lui un amaigrissement important et de fortes fièvres et qu’elles apprennent de surcroît que son ex-femme est décédée d’une maladie qui l’a emportée rapidement.

Mais néanmoins, elles n’osent pas le confronter sur le fait que c’est lui qui les a contaminées, ce raisonnement est rarement fait. La peur l’emporte sur l’approche rationnelle des choses, comme l’exprime cette femme qui n’en peut plus : «Oh seigneur je préfère mourir. Je ne suis pourtant pas malade, mais vous me dîtes que j’ai été en contact avec le virus Il serait mieux qu’on ne me dise rien. Dieu connaît ma conduite. Rien n’allait m’arriver… je ne peux pas garder cela à mon mari. C’est trop fort ! Moi je serai sous traitement et lui… je ne peux pas… Ce n’est pas vrai mais où est-ce que j’ai eu cela ? Si mon mari apprend cela, il va me renvoyer chez mes parents.»
Je vais passer plusieurs fois dans cette petite unité Mère-Enfant située à Pointe-Noire et tous les matins je croise à partir de 8 heures des femmes qui ont déjà pris deux ou trois bus pour venir au centre rencontrer le médecin, le psychologue, la sage-femme qui de l’allaitement artificiel et de la dotation en lait et en bouteilles d’eau minérale.

Des femmes repartent chargées et courbées sous le poids des bouteilles d’eau qui coûtent plus cher que les boîtes de lait en poudre. Lorsqu’elles n’ont plus de pièces pour prendre le bus, les personnels mettent la main à leur poche. Certaines de ses femmes sortent à peine de l’adolescence, quelques hommes sont là aussi, des grands frères souvent qui sont mis dans le secret. Un jour la sage femme m’invite à m’entretenir avec un mari.

Il me fait le récit de l’histoire de son couple et de son mariage, je lui demande les raisons pour lesquelles il a accepté que son épouse prenne un traitement et pratique l’allaitement artificiel.
«En fait, j’ai un peu confiance dans les médecins blancs qui s’occupent de mon épouse, ce que je vois c’est qu’elle est moins malade, et surtout l’enfant est en bonne santé, alors je viens tous les lundis chercher l’eau et le lait… Je n’en pouvais plus ni moralement, ni financièrement, de devoir perdre et enterrer un enfant en bas âge tous les ans… Vous savez un enterrement cela coûte cher… alors les blancs ici ils ont l’air sérieux… ils m’ont dit que si ma femme n’allaitait pas, notre enfant allait vivre, alors je fais comme ils ont dit… c’est tout.

Pour l’entourage, on a dit que ma femme n’avait pas un lait assez puissant pour maintenir l’enfant en vie et que les blancs avaient provisionné du lait en dotation à cause des guérillas de l’année dernière… en fait… j’ai préparé avec la sage… toutes les réponses qu’on pouvait nous poser au village. Je suis satisfait du centre.»

Cet homme me fait penser à un autre homme que j’ai rencontré au Togo, il avait amené sa femme dans l’association dans laquelle je me trouvais ce jour-là parce qu’il n’avait pas supporté ce qu’on lui avait dit à l’hôpital : «Ils m’ont dit, Monsieur ramenez votre dame à la maison, il n’y a plus rien à faire pour elle…».

Je me suis alors souvenu d’un collègue qui au travail m’avait indiqué que cette association avait sauvé une personne… «Je tiens trop à ma dame pour la laisser partir comme cela, elle est la mère de nos trois enfants…non… non… je ne veux pas la perdre… elle est là depuis ce matin …on la réhydrate car elle fait des diarrhées à répétition et cela l’affaiblit… moi j’attends ici jusqu’à ce soir, je ne veux pas la laisser seule… je pense qu’ici ils vont pouvoir la prolonger… et me la rendre ce soir pour que je la ramène à la maison avec des médicaments qui arrêtent sa diarrhée.

Les enfants sont âgés de xx ans, ils ont encore besoin de leur maman et moi je tiens beaucoup à ma dame, vous savez je dors avec ma dame et même si on en fait plus les rapports, je partage le même lit.»

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