Mission Kenya

Journal de bord

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20ans dans la lutte contre le SIDA en Afrique

2001

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Le mois d’août tire à sa fin en France. Il se termine pour moi par une mission au Kenya où il s’agit d’évaluer les besoins des communautés touchées par le VIH et de mettre en place des réponses et des mini-structures visant à aider les personnes infectées à s’organiser, dans la riposte au SIDA, dans un pays où faire une manifestation sur le SIDA est passible d’emprisonnement. Les quelques touristes qui sont dans l’avion Kenyan Airlines au départ de Londres sont équipés de matériel et de vêtements pour faire un safari, je les évite et change de place dans l’avion dès que c’est possible.

Je rejoins les rangées de l’arrière de l’avion, et m’isole car je n’ai pas envie de partager l’excitation tout à fait légitime de leurs vacances et j’ai encore moins envie de devoir expliquer les raisons de mon voyage au Kenya.

Mes missions m’ont apprise une certaine pudeur, en effet on me demande souvent combien de temps je reste dans le pays, à quel hôtel je descends et quels sont mes projets de visite lorsque je voyage vers des destinations comme le Kenya, le Cambodge, la Thaïlande, le Maroc, les Caraïbes et la plupart du temps je ne dévoile pas les raisons de mes missions car je ne veux être le trouble-fête de l’avion. Mon travail devient une part secrète et je n’ai pas envie de devoir supporter les commentaires souvent désobligeants à l’égard des peuples qu’il soulève.

L’Afrique c’est différent, dans les avions on y rencontre beaucoup de personnes qui travaillent dans le développement et c’est d’ailleurs assez drôle d’avoir dans la même rangée, un consultant qui travaille sur l’acheminement de l’eau, un autre sur la prévention de la famine, un autre sur la résolution post- conflit et un autre sur le SIDA.

Cela pose aussi question de voir tous ces consultants traversés à la fois par l’excitation procurée par leur travail mais tout autant par le désarroi. On y rencontre plusieurs profils : celui qui dit c’est simple la solution pour l’eau c’est d’aller la chercher là où elle est, il y en aurait seulement pour quelques mois à la faire circuler, d’autres qui en ont marre de la corruption des gouvernements, d’autres qui sont plutôt des développeurs théoriques et qui usent et abusent de concepts politiquement corrects, d’autres encore qui sont en colère contre les développeurs qui travaillent sur un autre thème qu’eux et à ce sujet on se fait souvent reprendre et réprimander lorsqu’on travaille dans le SIDA. «Vous faîtes n’importe quoi, vous donnez des médicaments contre le SIDA mais il faut éradiquer la pauvreté avant, il faut donner à manger avant de donner des antiviraux.»

C’est oublier et à chaque fois il faut le démontrer que lorsqu’on est pauvre, la maladie rend encore plus pauvre et qu’en permettant une stabilisation ou un retour à la santé on participe à notre niveau à la lutte contre la pauvreté.
Prendre un traitement prophylactique comme le Cotrimoxazole lorsqu’on a moins de 200 CD4 c’est pouvoir se relever de son lit, pouvoir ressortir dans sa cour et être capable à nouveau d’aller au marché vendre du bois et faire des petits travaux pour nourrir sa famille !

Avoir apporté les antiviraux en Afrique par de petites portes et des moyens plus ou moins clandestins cela a permis de démontrer que les médicaments marchaient en Afrique. Au début ce sont les activistes du Nord qui transportaient dans leurs bagages des traitements pour 3 à 5 personnes. Ces médicaments avaient été collectés dans les pays du Nord auprès des malades et des associations qui s’étaient aperçus que lorsque les médecins changeaient les traitements, les patients se retrouvaient avec un surplus de boîtes de médicaments. On a fait alors en même temps dans plusieurs pays à la fois ce qu’on appelle du recyclage de médicaments.
Je me souviens avoir reçu ma première invitation à une séance de recyclage de médicaments à San Francisco en 1997. Cette séance était animée par Homer Hobi qui envoyait alors des médicaments au Chili. Toucher, manipuler des médicaments antiviraux c’est avoir dans ses mains un pouvoir de vie. La première fois où dans une mission au Congo, j’ai transporté dans des grands sacs de FNAC des boîtes de sirop d’AZT que la Croix Rouge m’avait demandé d’acheminer vers Brazzaville, je suis restée sans voix lorsque j’ai pris conscience que j’avais dans mes bagages des journées et des mois de vie pour deux ou trois bébés et j’avoue que j’ai pleuré, je n’en pouvais plus de cette émotion soudaine qui me brisait les jambes. C’était comme si tout à coup ma vie n’avait plus de sens…

C’était trop pour moi. Je n’ai plus pensé qu’a cela pendant tout le voyage. Pour m’en sortir et par défense, j’ai interrogé l’histoire.

Comment en étions-nous arrivés là ? Qu’est ce qui se passait dans le monde de si inhumain ?

À l’atterrissage, je me suis sentie tout à coup une maquisarde, il me fallait cacher mes sachets, être prête à mentir pour ne pas me faire confisquer mes grands sachets de FNAC à la douane à l’arrivée. J’avais préparé comme on me l’avait conseillé un peu d’argent qu’il faut être prêt à lâcher si on tombe sur un douanier un peu regardant…

J’avais un document spécial Croix-Rouge, des numéros à appeler en cas d’urgence, deux personnes qui m’attendaient à quelques mètres des douaniers, bref tout un dispositif hautement stressant alors que ma vie se résumait lors de mon passage en douane à une prière intérieure : pourvu qu’on ne fouille pas trop mes bagages.

J’ai des mois de vie de bébé avec moi, mon devoir est de les acheminer à bon port. Le reste m’importe peu.

Bien évidemment ces moments d’émotion ne sont pas sans contre coup dans les heures qui suivent. On ne peut pas sortir indemne de ces petits actes à priori anodins. Comment bien dormir après cela ? Bien sûr, on invoque les moustiques, le bruit des ventilateurs pour expliquer qu’on n’arrive pas à s’endormir mais on sait bien qu’on se raconte des histoires…

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