La confiance… par le corps

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Mes épreuves et apprentissages

1960

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C’est pendant cet hiver gelé et grâce à ce temps de neige et de glace que va se produire un déclic en moi. Tout d’abord je vais reprendre confiance grâce à la redécouverte du rire, je vais aussi sentir à nouveau mon corps. Les chutes répétées dans la neige vont me faire sortir de la grisaille mentale enfantine dans laquelle je suis enfermée et contrainte à résidence depuis plusieurs mois. Sentir mon corps se mouvoir, sentir le froid me piquer les joues et les oreilles, tomber, me relever, regarder avec fierté mes bleus tout cela va m’ouvrir des perspectives de vie. Si je peux me mouvoir, tomber et me relever cela signifie que les choses ne sont pas figées à tout jamais.

Ce corps que je vais enfin ressentir va me faire prendre conscience d’un autre corps qui me manque, celui de la tendresse de ma nourrice qui me semble perdue à jamais. Ma mère biologique et moi ne réussissons pas à établir le contact et je vais commettre une erreur qui va traumatiser ma mère au cours de ce même hiver. Un soir alors que nous revenions d’une veillée au coin du feu dans une ferme, elle va voir ma fatigue d’enfant, me soulever de terre et me prendre dans ses bras. Je vais alors me raidir et éviter de mettre mes bras autour de son cou. Elle va ressentir ma raideur mais va néanmoins continuer à me porter dans ses bras tout au long des deux cent mètres qui nous séparent de la maison.Pourquoi ni elle , ni moi ne parvenons pas à rompre cette raideur? J’aurais pu descendre de ses bras, elle aurait pu me déposer à terre ?

Elle me dira quelques trente ans plus tard que mon refus de m’agripper à elle sera un choc terrible pour elle. Elle ne sortira jamais de ce premier choc que je lui inflige. Les choses ne vont faire qu’empirer dans les mois qui suivent . Chaque fois que je la regarde avoir des gestes de tendresse à l’égard de mon petit frère, je vais lui en vouloir. Je découvre alors les affres de la jalousie enfantine, cette espèce de fièvre aigüe qui monte en soi. Je vais connaître mes premiers accès de rage intérieure que je ne peux calmer qu’en allant courir et chanter à tue-tête dehors dans les champs, sur les routes de campagne où personne ne circule.
Le printemps va faire suite à l’hiver, je vais découvrir petit à petit l’existence des autres enfants de l’école et commencer à m’attacher à deux ou trois petites filles de mon âge. Je vais découvrir les jeux d’enfant dans les champs mais malheureusement ma mère ne va pas me laisser aller dans les fermes jouer avec « les filles des fermes». Elle va me dire que ce n’est pas ma place et que je dois rester à la maison. Elle va m’ouvrir la salle de classe, va m’installer à une table devant les deux grands placards de la bibliothèque du fond de la classe et je vais en fait passer là six ans de ma vie à lire et relire tous les livres de la bibliothèque de cette petite école de campagne. Je sors aussi souvent que je peux mais je sais que je ne suis autorisée à circuler que sur les chemins qui ne mènent nulle part et où personne ne passe. Certains n’en finissent pas et j’apprends alors à me repérer en fonction du clocher de l’église, des aboiements des chiens dans les fermes, de la rotation du soleil.
Ma rupture brutale avec les autres enfants de mon âge sous prétexte qu’ils appartiennent à une autre culture et qu’ils utilisent un patois normand que ma mère ne veut surtout pas que j’apprenne va contribuer à faire de moi une enfant seule. Je vais déployer mon imaginaire, m’inventer des histoires et devenir peu à peu une enfant plongée dans la lecture. Je comprends beaucoup plus tard la réticence de ma mère à me laisser jouer avec les filles des fermes des environs car ce qui s’y passe sous l’emprise du cidre et du « calvados »1. est de l’ordre des abus sexuels, de l’inceste, des viols. A cette époque plus de 10% des filles dans les fermes sont victimes d’inceste et tout le monde sait que ma meilleure amie et défenderesse Isabelle qui est plus âgée que moi couche avec son père. Pour une fille aller jouer dans les fermes c’est s’exposer à différents types de prédation masculine, celle des journaliers, celle des grands frères de la maison, celle des vieux, celle des bouilleurs de crus, celle des ferrailleurs de chevaux, celle des tueurs de cochons. En fait toute activité masculine pour peu qu’elle soit couplée avec du cidre ou du calva peut se sexualiser en quelques minutes et les espaces comme les bottes de foin, les greniers à blés, les granges, les champs, les étables, les échelles, les garages à tracteurs ou à machines agricoles sont des endroits dangereux pour les filles, les jeunes filles et les femmes adultes. On apprend très vite qu’en cas de danger il faut courir vite et se réfugier auprès d’une femme âgée de la ferme car seules les femmes âgées savent non seulement sentir ce qui se passe mais surtout font autorité sur tous les hommes à la fois ceux de la maison et ceux qui sont travailleurs occasionnels.

1.alcool de pomme qui contient 40 à 45 degrés d’alcool

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