Je suis née dans les années 50 en France

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1953

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Je suis née dans les années 50 en France dans un pays où il venait de se passer des événements beaucoup plus cruels que l’illégitimité de ma naissance. Nous étions en plein babyboom. Cette explosion de naissances était peut-être une réaction normale d’après guerre, une réponse du côté de la vie et de la reconstruction économique pour contrecarrer les effets psychologiques des pertes et des deuils. Il est possible que nous les bébés de l’époque nous nous soyons retrouvés objets d’une pulsion collective sachant qu’il existait deux types de bébés, les légitimes et les illégitimes. En Grande Bretagne, entre 1950 et 1970, des centaines de milliers de femmes ont été forcées d’abandonner leur bébé si elles n’étaient pas mariées. Ces femmes ont demandé des excuses au gouvernement britannique en mai 2021.
Je suis née plus précisément début juin 1953 à Paris sous le nom de jeune fille de ma mère et sous le vocable enfant illégitime. Je fais partie de ces enfants « naturels » ou « adultérins » dont Violette Leduc décrit la condition subjective en 1964 dans son roman « La bâtarde ». La France des années 50 fabrique alors à l’époque 50,000 enfants illégitimes par an.
En fait, j’ai découvert que j’étais une bâtarde d’une manière assez curieuse. Un jour j’ai entendu au cours de ma période d’enfant placée en nourrice une femme du village me qualifier de « pouchindraie ». Je n’ai pas compris le sens de ce mot immédiatement jusqu’à ce que je découvre une fois adulte que les batârds étaient surnommés dans certaines régions rurales de France des « poussins de haie ». J’ai demandé un jour qui était mon père car j’assistais aux visites des pères des autres enfants placés avec moi environ une fois tous les deux mois. On m’a répondu qu’il était mort et j’ai capté les regards gênés des personnes quand je demandais où était sa tombe. Cette réponse m’a fait du tort car elle m’a exclue des rituels d’exorcisme émotionnel que nous, enfants placés en nourrice, nous avions l’habitude d’organiser pour tuer et enterrer nos mauvais parents En effet, Daniel et Bernard mes compagnons de l’Assistance Publique avaient un père déchu de ses droits pour maltraitance grave d’enfant suivi de décès. Nous organisions donc des cérémonies où après avoir chanté la messe en latin jusqu’à tue-tête nous déterrions des animaux morts, enfermions des crapauds dans des boîtes de conserves, arrachions des plantes et inventions des cérémonies de mise à mort collective et partagée de nos parents. Dès que je fus assignée à la possession d’un père mort, j’eus moins d’aplomb et je perdis le leadership d’organisatrice de ces cérémonies. Dommage car j’adorais ces scènes de partage d’expérience enfantine qui nous permettaient de mettre à distance tous les discours horribles que les adultes racontaient sur les circonstances tragiques des décisions de placement de chacun d’entre nous à l’assistance publique.

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